UNE ATTRIBUTION SÉRIEUSE FONCTIONNE PAR ÉLIMINATION
Martin BRIL
8/13/2026
Attribuer un Ere Ibeji à une région, un atelier ou parfois à la main d’un sculpteur est l’un des exercices les plus passionnants — mais aussi l’un des plus délicats — de l’étude de ces sculptures.
Face à une figure, la tentation est grande de reconnaître un détail familier et de conclure immédiatement :
« Cette coiffure ressemble à telle région, donc cet Ibeji vient de là. »
Mais une attribution sérieuse fonctionne rarement ainsi.
Elle consiste autant à rechercher ce qui confirme une hypothèse qu’à identifier ce qui pourrait la contredire.
Autrement dit, attribuer, c’est aussi éliminer.
COMMENCER PAR PLUSIEURS HYPOTHÈSES
Lorsque j’examine un Ibeji dont l’origine précise n’est pas connue, je préfère éviter de chercher immédiatement à lui donner un nom.
Je commence par observer sa construction générale.
La forme de la tête.
Les proportions du corps.
La coiffure.
Les yeux et les paupières.
Les oreilles.
La bouche.
Les scarifications.
Les mains et les pieds.
La base.
Certains de ces éléments peuvent orienter vers plusieurs traditions stylistiques possibles.
À ce stade, une ressemblance est une piste, pas une attribution.
La question devient alors :
Quelles hypothèses restent possibles — et lesquelles puis-je éliminer ?
CHERCHER CE QUI NE CORRESPOND PAS
C’est probablement l’une des différences importantes entre reconnaître un style et réellement l’analyser.
Imaginons qu’une coiffure évoque fortement une production Igbomina.
Cela constitue un indice intéressant.
Mais que disent les autres éléments ?
La construction du visage correspond-elle ?
Les oreilles ?
Les proportions ?
Les scarifications ?
Le traitement des mains et des pieds ?
La forme de la base ?
Si plusieurs caractéristiques importantes sont incompatibles avec les exemples de référence, il faut accepter de remettre en question la première impression.
Un détail spectaculaire ne devrait jamais faire oublier dix détails contradictoires.
ÉVITER LE BIAIS DE CONFIRMATION
Une fois que nous pensons avoir reconnu une origine, notre cerveau possède une tendance naturelle à chercher ce qui confirme notre intuition.
Nous voyons une caractéristique familière et commençons inconsciemment à interpréter les autres dans le même sens.
C’est le biais de confirmation.
Pour l’éviter, j’aime inverser la question.
Au lieu de demander uniquement :
« Qu’est-ce qui prouve que cet Ibeji pourrait être de cette région ? »
je demande :
« Qu’est-ce qui pourrait prouver qu’il ne l’est pas ? »
Cette seconde question est souvent beaucoup plus productive.
Une bonne attribution doit survivre à la contradiction.
COMPARER DES ENSEMBLES, PAS DES DÉTAILS ISOLÉS
Les traditions sculpturales Yoruba ne fonctionnent pas comme des catalogues dans lesquels chaque région posséderait un signe exclusif.
Une forme d’œil peut se retrouver dans plusieurs régions.
Une coiffure peut circuler.
Des scarifications similaires peuvent apparaître sur des sculptures d’origines différentes.
Des ateliers voisins peuvent s’influencer.
Et un sculpteur peut naturellement faire évoluer son travail.
C’est pourquoi je préfère comparer des ensembles de caractéristiques.
Plusieurs éléments doivent fonctionner ensemble avant qu’une attribution devienne réellement convaincante.
La coiffure peut ouvrir la porte.
Les yeux peuvent renforcer l’hypothèse.
Les oreilles apporter un indice supplémentaire.
Les proportions et la base peuvent la consolider.
Ou, au contraire, l’un de ces éléments peut nous obliger à chercher ailleurs.
ALLER DU PLUS LARGE AU PLUS PRÉCIS
Une attribution prudente devrait également respecter différents niveaux de certitude.
Il peut être possible d’identifier une grande aire stylistique sans pouvoir déterminer précisément une ville.
Parfois, un groupe local devient identifiable.
Plus rarement, plusieurs œuvres suffisamment proches permettent d’évoquer un atelier ou une même main.
Il ne faut pas être plus précis que les indices ne le permettent.
Dire « probablement Igbomina » lorsque les éléments disponibles le permettent est plus sérieux que d’inventer une attribution précise à un village ou à un sculpteur simplement parce qu’elle paraît plus séduisante.
La précision n’a de valeur que lorsqu’elle peut être défendue.
LES ŒUVRES DE RÉFÉRENCE SONT ESSENTIELLES
L’élimination n’est évidemment possible que si l’on dispose de comparaisons.
Les sculptures documentées, anciennes collections, publications, archives photographiques et œuvres dont l’origine a été enregistrée constituent alors des références essentielles.
Mais là encore, il faut rester prudent.
Une attribution publiée n’est pas automatiquement une vérité définitive.
Les connaissances évoluent.
Des erreurs anciennes peuvent être répétées pendant des décennies simplement parce qu’elles ont été copiées d’un catalogue à l’autre.
Comparer ne signifie donc pas reproduire une attribution : cela signifie la tester.
PARFOIS, LA MEILLEURE ATTRIBUTION EST : « JE NE SAIS PAS ENCORE »
C’est peut-être le point le plus important.
Face à certains Ibeji, plusieurs hypothèses restent possibles après l’analyse.
Et ce n’est pas un échec.
Au contraire.
Une attribution forcée donne une impression de certitude mais peut empêcher toute recherche ultérieure.
Conserver deux ou trois hypothèses permet de continuer à comparer jusqu’à ce qu’un nouvel objet, une ancienne photographie ou une documentation supplémentaire apporte un élément décisif.
L’incertitude fait partie de l’expertise.
Savoir attribuer signifie aussi savoir quand ne pas attribuer.
ATTRIBUER, C’EST CONSTRUIRE PUIS ESSAYER DE DÉTRUIRE SON HYPOTHÈSE
Une méthode simple consiste donc à procéder ainsi :
Observer.
Comparer.
Formuler plusieurs hypothèses.
Chercher les correspondances.
Chercher surtout les contradictions.
Éliminer progressivement les possibilités les moins convaincantes.
Puis conserver celle qui résiste le mieux à l’ensemble des observations.
Ce processus est moins spectaculaire qu’une attribution immédiate.
Mais il est beaucoup plus solide.
Car une bonne attribution ne devrait pas simplement répondre à la question :
« À quoi cet Ibeji ressemble-t-il ? »
Elle devrait également pouvoir répondre à une autre question :
« Pourquoi les autres attributions sont-elles moins convaincantes ? »
C’est là que l’identification stylistique devient véritablement intéressante.