George Bamidele Areogun : le maillon d’Osi à Oye-Ekiti

Dans les histoires de la sculpture yoruba du XXe siècle, George Bamidele Areogun occupe une position paradoxale. Son père, Dada Areogun, est devenu l’un des maîtres nommément identifiés les plus célèbres d’Ékiti. Son élève Lamidi Olonade Fakeye a, quant à lui, bénéficié d’une carrière internationale, d’expositions et d’un récit autobiographique. Entre ces deux figures très visibles, George Bamidele est parfois réduit à un simple trait d’union généalogique. Or son parcours est beaucoup plus décisif : il relie la tradition d’Osi et d’Opin, les commandes des institutions yoruba, l’expérience missionnaire d’Oye-Ekiti et la constitution d’ateliers capables de répondre à une clientèle nouvelle.

Il faut donc l’aborder non comme l’héritier passif d’une « dynastie », mais comme un maître ayant construit sa propre compétence dans un système d’apprentissage indirect, traversé une mutation profonde du mécénat et transmis à son tour des savoirs techniques et visuels. Ses tambours ogboni, ses poteaux, ses récipients de divination et ses œuvres chrétiennes ne forment pas des chapitres contradictoires. Ils montrent la capacité d’un sculpteur yoruba à travailler pour plusieurs communautés de commanditaires sans abandonner la logique plastique de son métier.

Un artiste dispersé sous plusieurs noms

L’étude de George Bamidele commence par un problème de catalogue. Le Metropolitan Museum of Art enregistre ses tambours sous le nom abrégé de George Bandele. L’université de Birmingham emploie George Bandele Areogun. L’Agnes Etherington Art Centre préfère George Bamidele Arowoogun. D’autres publications utilisent Bamidele Areogun ou Bandele Areogun. Ces variantes ont longtemps fragmenté sa présence dans les bases de données et peuvent donner l’impression trompeuse de plusieurs artistes.

Sa date de naissance demeure elle aussi flottante. Certaines notices indiquent 1908, d’autres 1910 ; l’université de Birmingham résume honnêtement cette hésitation par « 1908/10 ». Son décès en 1995 est en revanche généralement accepté. Sur IBEJI.FR, la formulation vers 1908/1910–1995 permet de ne pas transformer une estimation en état civil certain.

La géographie demande la même prudence. George est associé à Osi-Ilorin, dans l’aire culturelle d’Opin et du nord d’Ékiti. Osi se trouve aujourd’hui dans l’État de Kwara, mais les publications anciennes et l’histoire stylistique la rattachent à un réseau d’ateliers et de commanditaires désigné comme Ékiti ou nord-est yoruba. Une frontière administrative contemporaine ne doit donc pas effacer une géographie artistique plus ancienne, faite de déplacements de sculpteurs, de liens de parenté, de marchés et de commandes rituelles.

Fils de Dada Areogun, mais élève d’Osamuko

George Bamidele était le fils de Dada Areogun, né vers 1880 et mort en 1954. Cette filiation biologique ne suffit pourtant pas à décrire sa formation. Les récits issus des enquêtes de Kevin Carroll affirment que George ne fut pas directement l’apprenti de son père. Il aurait été confié à Osamuko, ancien élève ou assistant de Dada. La synthèse publiée par Nicholas Bridger confirme au moins le principe essentiel : George fut formé par l’un des anciens collaborateurs de son père dans l’idiome d’Opin-Ekiti.

Cette transmission en détour est capitale. Elle distingue trois réalités souvent confondues : la maison familiale, l’atelier du maître et la relation d’apprentissage. George appartient à la famille de Dada, reçoit indirectement une part de son langage formel, mais acquiert son métier sous une autre autorité. La ligne n’est donc pas simplement « Dada engendre George ». Elle est : Dada forme Osamuko ; Osamuko forme George. La parenté renforce le contexte, tandis que l’apprentissage organise la compétence.

Le parcours de Dada lui-même remontait à Bamgbose de Osi, auprès duquel il aurait suivi une longue formation. La trajectoire de George s’insère ainsi dans une chaîne plus ample, mais une chaîne faite de bifurcations et non d’une succession mécanique de styles identiques. Dans les arts yoruba, transmettre ne consiste pas à reproduire servilement un répertoire. Le maître enseigne une manière de dégager la forme, de mesurer les volumes, de rendre lisible une figure, de négocier une commande et de connaître l’usage social ou rituel de l’objet.

De l’itinérance aux grandes commandes ogboni

Après sa formation, George Bamidele aurait travaillé comme sculpteur itinérant. Les biographies dérivées des notes de Carroll évoquent une période de commandes irrégulières durant laquelle il complétait ses revenus par l’abattage des arbres, le sciage de planches et la fourniture de bois. Ce détail, même transmis par une documentation missionnaire qu’il faut lire de manière critique, replace son activité dans une économie réelle : le prestige d’un maître ne garantissait pas un flux constant de commandes, surtout lorsque christianisation, islamisation, urbanisation et nouveaux matériaux transformaient les usages anciens.

Une commande importante pour des maisons ogboni d’Opin, généralement située entre 1940 et 1943, aurait marqué un tournant. George y aurait sculpté des tambours, des portes et des piliers. Les archives publiées ne permettent pas d’identifier avec certitude chaque objet actuel à cette campagne précise. En revanche, le groupe de trois tambours conservé au Metropolitan Museum of Art confirme de façon éclatante sa maîtrise de ce type de commande au milieu du siècle.

Le plus grand, intitulé Agba Ogboni, atteint 142 centimètres de hauteur. Il est la « mère » d’un ensemble complété par deux tambours d’un peu plus d’un mètre. Ici, la sculpture ne décore pas un instrument déjà constitué : elle organise sa présence. Figures, animaux et emblèmes s’inscrivent autour d’un volume cylindrique que le regard doit parcourir. Le Met signale notamment des références à Ṣàngó ainsi qu’au poisson associé à Olókun sur le grand tambour. Leur lecture complète relevait cependant de savoirs initiatiques ; une légende moderne doit éviter de prétendre épuiser le sens de tous les motifs.

Ces instruments rendent visible une première qualité de George : sa capacité à concevoir une œuvre comme un ensemble actif. Les trois corps diffèrent par leur taille et leur rôle musical, mais appartiennent à une même famille visuelle. La hiérarchie sonore devient une hiérarchie de volumes, de reliefs et de signes. Ce ne sont pas des sculptures autonomes transformées après coup en tambours ; ce sont des objets dont la fonction musicale, la place institutionnelle et l’iconographie ont été pensées ensemble.

Oye-Ekiti : un nouvel espace de commande

L’atelier d’Oye-Ekiti fut actif de 1947 à 1954 sous l’égide de la Société des Missions Africaines. Fondé à l’initiative du révérend Patrick Kelly et dirigé par Kevin Carroll, il cherchait à produire un art chrétien compréhensible dans un environnement yoruba, en mobilisant la sculpture sur bois, le tissage, la broderie, le cuir et la perle. Son implantation rurale répondait aussi au désir missionnaire de limiter l’influence des modèles urbains et européens.

George Bamidele rejoignit l’expérience très tôt, probablement au cours de sa deuxième année. Il n’y entra pas comme débutant venant apprendre à tailler le bois. Il apportait déjà une formation et l’expérience de commandes architecturales et rituelles. Oye lui proposait autre chose : un accès régulier au bois, à des commanditaires ecclésiastiques et à un nouveau répertoire narratif. Le projet fut donc à la fois un atelier, une agence de commande, un lieu de traduction iconographique et un laboratoire de marché.

Il serait pourtant trop simple de célébrer Oye comme une rencontre parfaitement égalitaire entre « tradition africaine » et « message chrétien ». Les missionnaires choisissaient une part des sujets, racontaient les épisodes bibliques et pouvaient contrôler certains détails doctrinaux. Les œuvres circulaient dans un dispositif évangélisateur et colonial. Mais les sculpteurs ne furent pas de simples exécutants. Ils décidaient comment donner corps à une scène, comment répartir les figures dans un registre, quels gestes, objets et signes locaux pouvaient la rendre intelligible. L’intérêt historique d’Oye se situe précisément dans cette négociation inégale : contrainte du programme d’un côté, initiative formelle et culturelle de l’autre.

Traduire le christianisme dans une syntaxe yoruba

Le pupitre de missel sculpté par George vers 1950 constitue l’un des meilleurs exemples de cette traduction. Conservé dans la Kevin Carroll Collection à Dromantine, il montre sur ses faces le Christ marchant sur les eaux et Pierre s’enfonçant, la remise des clefs à Pierre, le Bon Pasteur et une quatrième scène moins sûrement identifiée. Des saints catholiques et des òrìṣà yoruba prennent place aux angles. L’objet n’efface donc pas le monde visuel préexistant : il organise une confrontation entre plusieurs autorités religieuses dans la structure même du meuble liturgique.

Les portes qu’il sculpta en 1964 pour l’African Art Museum de la Société des Missions Africaines à Tenafly prolongent cette recherche après la fermeture officielle d’Oye. Sur l’une d’elles, l’Annonciation ne se déroule pas dans un intérieur proche-oriental ou européen. Marie pile l’igname ; Gabriel lui présente un rameau de kola ; des poules occupent l’espace domestique. Dans le registre de la Transfiguration, des prêtres associés à Ọ̀sanyìn et Ṣàngó remplacent Moïse et Élie. Il ne s’agit pas seulement d’« africaniser » les vêtements. George restructure les médiations de l’image en puisant dans des objets, des tâches et des figures d’autorité immédiatement lisibles dans la société yoruba.

Cette traduction conserve toutefois la tension du projet missionnaire. Les références aux òrìṣà pouvaient être admises comme préfiguration du christianisme, tout en étant placées dans une hiérarchie théologique qui les subordonnait. L’œuvre témoigne donc moins d’un syncrétisme paisible que d’un débat visuel sur la continuité, la conversion et la légitimité des héritages religieux.

Le maître de Lamidi Fakeye

L’importance de George Bamidele se mesure aussi à ce qu’il transmit. En 1949, Lamidi Olonade Fakeye, jeune sculpteur issu d’une autre lignée, entra à Oye-Ekiti et accomplit sous sa direction un apprentissage formel d’environ trois ans. Le lien est attesté par plusieurs sources, dont le récit de Fakeye lui-même et l’étude française de Nicholas Bridger et Henriette Chataigné.

Cette relation interdit de raconter l’histoire de Fakeye comme une ascension individuelle sans maître. George lui donna accès à un savoir venu d’Opin et d’Osi, à l’organisation du chantier, à la construction de grands reliefs et à une clientèle religieuse transrégionale. Fakeye développa ensuite son propre langage, ses réseaux universitaires et sa carrière internationale ; il ne fut pas un simple prolongement du style de George. Mais sa réussite appartient aussi à l’histoire de cet apprentissage.

Fakeye joua en retour un rôle dans l’identification postérieure de l’œuvre de son maître. L’Agnes Etherington Art Centre précise que c’est lui qui attribua à George Bamidele le poteau de véranda représentant une mère de jumeaux aujourd’hui conservé à Kingston. Ce témoignage possède une valeur particulière : il émane d’un praticien formé dans son atelier. Il demeure néanmoins une attribution et doit être présenté comme telle, non transformé en signature matérielle.

Une manière de construire la forme

Le corpus documenté de George est trop dispersé pour réduire son style à quelques « signes » infaillibles. Plusieurs tendances peuvent cependant guider une analyse comparative.

Une pensée architecturale. Qu’il sculpte un tambour, un poteau ou une porte, George travaille à partir d’un axe porteur. Les figures ne flottent pas dans l’espace : elles renforcent une colonne, épousent un cylindre ou s’ordonnent en registres. Le support et le récit restent solidaires.

Des masses lisibles avant le détail. La tête, les épaules, les bras et les objets tenus forment d’abord de grandes unités perceptibles. Les incisions, coiffures, scarifications, bijoux et textiles interviennent ensuite pour différencier les statuts et accélérer la lecture.

Le contraste entre surface lisse et ligne incisée. Robert Farris Thompson consulta George comme critique de sculpture yoruba. Ses propos sur le bon dégagement initial de la forme et sur le dídán — la surface suffisamment lisse pour réfléchir la lumière — montrent qu’il possédait un vocabulaire analytique, et pas seulement une habileté manuelle. Les ombres produites par les yeux, les lèvres, les bordures de coiffure et les motifs gravés donnent à l’image sa netteté à distance.

Une narration condensée. Les portes chrétiennes comme les œuvres destinées aux institutions yoruba privilégient des gestes reconnaissables, des attributs fortement caractérisés et une hiérarchie claire des personnages. La profondeur spatiale est moins importante que la succession des actions et la puissance emblématique des objets.

Les récits issus de Carroll décrivent quatre moments du travail de George : ona lile, blocage des masses principales ; aletunle, reprise et subdivision des volumes ; didan, lissage ; fifin, incision des détails et des motifs. L’orthographe varie selon les publications, mais la logique est éloquente : la décoration ne précède jamais la structure. L’œuvre doit d’abord tenir, se lire et répartir son poids avant de recevoir les marques fines qui animent sa surface.

Ni rupture religieuse, ni carrière linéaire

Les catalogues occidentaux qualifient souvent George de chrétien, principalement parce que ses portes d’église et ses œuvres d’Oye-Ekiti sont bien documentées. Le Met rappelle pourtant qu’il accepta aussi des commandes de la société ogboni. D’autres témoignages le montrent fréquentant à la fois la messe et des rassemblements religieux yoruba. Il serait imprudent d’en déduire une doctrine personnelle précise. Ce que les œuvres démontrent avec certitude est une pluralité de clientèles.

Cette pluralité contredit un récit ancien selon lequel le sculpteur « traditionnel » serait devenu un artiste chrétien moderne en abandonnant son passé. Chez George, les commandes se chevauchent. Après Oye, il continua de travailler pour des églises et pour la Société des Missions Africaines, mais aussi pour des institutions religieuses, royales et civiques yoruba. Une photographie de 1989 le montre encore supervisant un apprenti à Osi-Ilorin : la transmission d’atelier demeure active bien après la brève expérience missionnaire.

La modernité de George ne réside donc pas dans le remplacement d’un répertoire par un autre. Elle tient à la mobilité de son métier : adapter un savoir de sculpture architecturale et rituelle à de nouveaux récits, à de nouveaux circuits d’exposition et à de nouvelles formes de reconnaissance individuelle.

Une charnière de l’histoire de la sculpture yoruba

George Bamidele Areogun mérite une place autonome dans l’histoire de l’art yoruba. Il hérita d’un milieu, mais dut apprendre auprès d’un ancien élève de son père. Il répondit aux institutions ogboni, puis devint la figure centrale d’une expérience chrétienne sans cesser de travailler pour d’autres commanditaires. Il enseigna à Lamidi Fakeye et continua à diriger des apprentis plusieurs décennies plus tard. Enfin, il participa lui-même à la formulation d’un discours critique sur la sculpture lorsque Robert Farris Thompson recueillit ses jugements esthétiques.

Son œuvre ne raconte ni la disparition de la tradition ni une conversion simple à la modernité. Elle révèle comment un maître d’Ékiti transforma la continuité en ressource : continuité des outils et de l’apprentissage, mobilité des motifs, négociation des croyances et adaptation des formats. Entre Dada Areogun et Lamidi Fakeye, George Bamidele n’est pas un nom intermédiaire. Il est le lieu où une transmission change de direction.

george bamidele bandele sculpteur yoruba ekiti
george bamidele bandele sculpteur yoruba ekiti

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

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