NE NETTOYEZ JAMAIS UN ANCIEN IBEJI AVANT D’AVOIR FAIT CECI
Martin BRIL
NE NETTOYEZ JAMAIS UNE SCULPTURE ANCIENNE AVANT D’AVOIR FAIT CECI
Une sculpture ancienne arrive dans votre collection. Elle est poussiéreuse, présente des dépôts, des zones grasses ou une surface qui semble « sale ».
Le premier réflexe est souvent de vouloir la nettoyer.
Résistez à cette tentation.
Avant de toucher à la surface d’un Ere Ibeji ancien, il existe une étape beaucoup plus importante : observer, photographier et documenter son état exact.
Car ce que vous prenez pour de la saleté peut parfois faire partie de l’histoire de l’objet.
AVANT DE NETTOYER, REGARDEZ
Sur une sculpture rituelle, la surface n’est pas simplement la conséquence du vieillissement du bois.
Elle peut résulter d’une succession d’actions : manipulations, frottements, applications de substances, dépôts, pigments, lavages, contacts répétés avec les mains ou les textiles, exposition à la fumée ou à l’environnement dans lequel l’objet a été conservé.
Dans le cas des Ere Ibeji, cette histoire matérielle peut être particulièrement importante.
Une surface noire, brillante, croûteuse ou irrégulière n’est donc pas nécessairement une surface qu’il faudrait « améliorer ».
Elle doit d’abord être comprise.
PHOTOGRAPHIEZ L’OBJET AVANT TOUTE INTERVENTION
C’est la première règle.
Avant même de passer un chiffon sur la sculpture, réalisez une série de photographies précises :
face, dos, profils, trois-quarts, coiffure, visage, mains, pieds, socle et dessous du socle.
Photographiez également en gros plan les zones inhabituelles :
dépôts, fissures, pigments, matières grasses, traces blanchâtres, trous, anciennes réparations ou zones fortement usées.
Ces photographies constituent l’état zéro de l’objet au moment où vous l’avez reçu.
Une fois une matière retirée, vous ne pourrez pas revenir en arrière.
CE QUI RESSEMBLE À DE LA SALETÉ PEUT ÊTRE UNE INFORMATION
C’est probablement le point le plus important.
Une accumulation dans les creux peut témoigner d’une longue histoire de manipulation.
Des restes de pigments peuvent appartenir à un traitement ancien.
Des matières incrustées autour de la coiffure, du cou ou du corps peuvent avoir une origine qu’il serait imprudent d’interpréter sans examen.
Même une poussière apparemment banale peut parfois recouvrir une surface fragile.
Nettoyer avant d’avoir compris revient potentiellement à effacer une partie du document.
Un Ibeji n’est pas seulement une sculpture.
Sa surface est aussi une archive.
OBSERVEZ LA PATINE AVANT DE LA « CORRIGER »
Le mot patine est souvent utilisé de manière trop générale.
Une patine ancienne peut combiner plusieurs phénomènes : vieillissement naturel du bois, manipulations, frottements, dépôts successifs, substances appliquées volontairement et transformations liées à l’environnement.
Regardez donc sa distribution.
Pourquoi le visage est-il plus brillant que le dos ?
Pourquoi certaines zones sont-elles mates ?
Pourquoi les creux contiennent-ils davantage de matière ?
Pourquoi les arêtes sont-elles plus claires ?
Ces différences peuvent être beaucoup plus instructives que l’apparence d’une surface uniformément « propre ».
NE CONFONDEZ PAS NETTOYAGE ET RESTAURATION
Retirer de la poussière paraît anodin.
Mais la frontière entre dépoussiérer et modifier une surface peut être extrêmement mince.
Eau, alcool, solvants, huiles, cires, produits pour meubles ou savons peuvent modifier le bois, déplacer des pigments, dissoudre certains dépôts ou donner artificiellement une nouvelle apparence à la patine.
Même une action mécanique apparemment douce peut retirer une matière fragile.
Plus une sculpture est ancienne ou importante, moins l’improvisation est acceptable.
En cas de doute, mieux vaut ne rien faire et consulter un restaurateur-conservateur habitué aux sculptures ethnographiques ou aux matériaux organiques.
REGARDEZ AUSSI CE QUI SE TROUVE DANS LES CREUX
Les zones difficiles d’accès sont particulièrement intéressantes :
derrière les oreilles, entre les bras et le torse, autour des bracelets, dans les scarifications, sous les pieds, à la jonction avec le socle ou au fond des incisions de la coiffure.
Pourquoi ?
Parce que ces endroits ont souvent été moins exposés aux manipulations modernes.
Ils peuvent ainsi conserver des informations disparues des surfaces les plus accessibles.
Avant toute intervention, examinez-les à la loupe et photographiez-les.
DOCUMENTEZ AUSSI LES PERLES ET LES ACCESSOIRES
Si l’Ibeji porte des perles, bracelets, anneaux métalliques, cordelettes ou autres éléments, ne les retirez pas automatiquement pour « mieux nettoyer ».
Leur position peut elle-même constituer une information.
Photographiez leur emplacement, leur ordre et leur système de fixation.
Si un élément doit être retiré pour une raison de conservation, sa position originale doit pouvoir être reconstituée.
ATTENTION AU DÉSIR DE RENDRE L’OBJET PLUS BEAU
Le marché de l’art nous habitue parfois à des sculptures parfaitement présentées : surfaces homogènes, bois brillant, socles impeccables.
Mais une sculpture ancienne n’a pas besoin de paraître neuve.
Une surface irrégulière, mate, poussiéreuse ou marquée peut être beaucoup plus cohérente historiquement qu’un bois fraîchement ciré.
La beauté d’une sculpture ancienne ne réside pas dans sa propreté.
Elle réside aussi dans ce qu’elle a traversé.
AVANT TOUT NETTOYAGE : CRÉEZ UNE FICHE D’ÉTAT
Prenez quelques minutes et notez :
Date d’acquisition — dimensions — provenance connue — état général — fissures — manques — réparations — pigments — dépôts — patine — accessoires — anciennes étiquettes ou inscriptions.
Ajoutez vos photographies.
Vous disposez maintenant d’un véritable constat d’état simplifié.
Si une intervention est effectuée plus tard, documentez également ce qui a été fait, quand et par qui.
Cette discipline transforme progressivement votre collection en archive documentée.
ET SI VOUS NE SAVEZ PAS CE QUE VOUS REGARDEZ ?
Alors ne nettoyez pas.
C’est probablement la règle la plus simple.
Une matière inconnue peut toujours être étudiée demain.
Une matière retirée ne peut généralement pas être remise en place.
L’intervention la plus prudente est parfois l’absence d’intervention.
L’OBJET DOIT PARLER AVANT LE CHIFFON
Lorsque vous recevez votre prochain Ibeji ancien, ne commencez donc pas par vous demander :
« Comment vais-je le nettoyer ? »
Demandez-vous :
« Qu’est-ce que cette surface peut encore m’apprendre ? »
Photographiez.
Observez.
Comparez.
Documentez.
Cherchez à comprendre ce qui appartient au vieillissement, à l’usage, à l’histoire rituelle éventuelle, aux anciennes restaurations ou aux interventions beaucoup plus récentes.
Ensuite seulement, si cela est réellement nécessaire, envisagez une intervention adaptée.
Parce qu’en matière de sculpture ancienne, nettoyer n’est jamais un geste totalement neutre.
Et parfois, ce que l’on retire en quelques secondes représentait plusieurs décennies d’histoire.