LE MARCHÉ OCCIDENTAL A CRÉÉ SA PROPRE DÉFINITION DU « BEL IBEJI »

Martin BRIL

8/10/2026

LE MARCHÉ OCCIDENTAL A CRÉÉ SA PROPRE DÉFINITION DU « BEL IBEJI »

Lorsque nous regardons un Ere Ibeji aujourd’hui avec nos yeux de collectionneurs occidentaux, nous pensons souvent juger simplement la beauté de la sculpture.

Mais sommes-nous vraiment certains de regarder l’objet avec les mêmes critères que ceux qui entouraient sa création et son usage chez les Yoruba ?

Probablement pas.

Au fil des décennies, collectionneurs, marchands, musées et maisons de vente ont progressivement construit leur propre idéal du « bel Ibeji » : sculpture équilibrée, visage expressif, patine profonde, surface brillante, belle coiffure, proportions harmonieuses, ancienneté évidente et, si possible, provenance prestigieuse.

Ces qualités peuvent évidemment être remarquables.

Mais elles nous renseignent aussi sur nos propres goûts.

NOUS COLLECTIONNONS D’ABORD AVEC NOS YEUX

Le marché de l’art transforme nécessairement un objet rituel en objet esthétique.

Une fois placé sur un socle, éclairé dans une galerie ou photographié dans un catalogue, l’Ibeji est présenté comme une sculpture autonome.

Nous observons alors la ligne, les volumes, la symétrie, l’expression du visage, la qualité de la patine ou l’élégance générale.

Et naturellement, certaines sculptures correspondent davantage que d’autres aux canons esthétiques occidentaux.

Elles deviennent recherchées.

Leur prix augmente.

Elles sont publiées.

Puis, progressivement, ce que le marché préfère peut être confondu avec ce que la culture d’origine considérait nécessairement comme supérieur.

Ce sont pourtant deux questions différentes.

UN IBEJI N’ÉTAIT PAS CRÉÉ POUR UNE VITRINE

C’est probablement le point essentiel.

Un Ere Ibeji n’était pas initialement conçu pour être posé sous un éclairage parfait et contemplé comme une œuvre d’art.

Sa fonction appartenait à un contexte social, familial et spirituel.

Après la mort d’un jumeau, la figure pouvait devenir le support matériel de la présence du jumeau disparu. Elle pouvait être prise en charge, manipulée, habillée, ornée, lavée ou recevoir différentes attentions selon les pratiques familiales et locales.

Sa valeur ne résidait donc pas uniquement dans ce que nous appelons aujourd’hui sa « qualité sculpturale ».

Un Ibeji que nous jugeons maladroit ou peu spectaculaire pouvait avoir eu une importance immense pour la famille qui en avait la charge.

Une sculpture modeste pouvait être un objet profondément important.

LA PATINE EST DEVENUE UNE ESTHÉTIQUE

Prenons un exemple particulièrement révélateur : la patine.

Les collectionneurs apprécient souvent les surfaces sombres, profondes, brillantes et complexes. Elles donnent immédiatement une impression d’ancienneté et d’usage.

Au point qu’une magnifique patine peut parfois devenir presque plus importante commercialement que la sculpture elle-même.

Mais cette fascination est aussi une construction du regard occidental.

Les substances appliquées à une figure, les pigments, les traces de manipulation ou les dépôts n’étaient évidemment pas destinés à créer, cent ans plus tard, une « belle patine » pour un collectionneur européen.

Ce que nous admirons aujourd’hui comme esthétique pouvait autrefois être simplement la conséquence d’une pratique.

La distinction est fondamentale.

LE MARCHÉ SÉLECTIONNE ET TRANSFORME NOTRE REGARD

Un autre phénomène intervient : la sélection.

Depuis des décennies, les sculptures considérées comme les plus séduisantes ont davantage de chances d’être photographiées, publiées, exposées et revendues.

Nous les voyons donc plus souvent.

À force de consulter les mêmes grandes collections, catalogues et ouvrages, notre œil apprend progressivement ce qu’un Ibeji « important » est supposé être.

Certaines proportions deviennent désirables.

Certaines patines deviennent rassurantes.

Certains styles deviennent prestigieux.

Et certains autres sont progressivement relégués au rang de sculptures « secondaires ».

Le marché ne se contente donc pas de fixer les prix.

Il éduque aussi notre regard.

« BEAU » ET « IMPORTANT » NE SONT PAS SYNONYMES

C’est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes pour le collectionneur.

Un Ibeji peut être extraordinairement séduisant selon nos critères actuels tout en étant relativement conventionnel stylistiquement.

À l’inverse, une sculpture moins immédiatement attractive peut présenter une rareté stylistique exceptionnelle, documenter un atelier peu connu ou offrir des caractéristiques particulièrement intéressantes pour comprendre les variations régionales.

La beauté, la rareté, l’importance ethnographique, la qualité de sculpture et la valeur marchande sont donc des notions différentes.

Elles peuvent se rencontrer dans un même objet.

Mais pas toujours.

NOS PROPRES GOÛTS PEUVENT NOUS AVEUGLER

C’est pourquoi il est intéressant, lorsqu’on examine un Ibeji, de se poser une question inhabituelle :

« Est-ce que je considère cette sculpture importante parce qu’elle m’apprend quelque chose — ou simplement parce qu’elle correspond exactement à ce que le marché m’a appris à trouver beau ? »

Cette question ne signifie évidemment pas qu’il faudrait renoncer à l’esthétique.

Collectionner est aussi une affaire d’émotion, de goût et de plaisir.

Mais comprendre l’origine de nos préférences permet de regarder beaucoup plus loin.

Certains des Ibeji les plus intéressants ne sont peut-être pas ceux qui séduisent immédiatement.

APPRENDRE À REGARDER AUTREMENT

Plus on étudie les Ere Ibeji, plus il devient passionnant de dépasser la simple recherche du « bel objet ».

Regarder les particularités stylistiques.

Comprendre les choix du sculpteur.

Identifier les traditions locales.

Observer les traces laissées par l’usage.

Accepter aussi les irrégularités, les accidents, les réparations et parfois même une certaine rudesse.

Car ces éléments peuvent nous rapprocher de ce que l’objet a réellement été, plutôt que de ce que le marché voudrait qu’il soit.

Le collectionneur occidental demande souvent :

« Est-ce un bel Ibeji ? »

Mais peut-être devrions-nous parfois poser une question plus intéressante :

« Qu’est-ce qui faisait la valeur de cet Ibeji avant que nous décidions de le considérer comme une œuvre d’art ? »

Car entre la beauté que nous voyons aujourd’hui et l’importance que la figure pouvait autrefois posséder, il existe tout un monde.

Et c’est précisément ce monde que l’étude des Ere Ibeji devrait nous aider à retrouver.

La Passion des Ibeji

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