DEUX EXPERTS SÉRIEUX PEUVENT ATTRIBUER DIFFÉREMMENT LE MÊME IBEJI

Martin BRIL

8/10/2026

Dans le monde des Ere Ibeji, nous aimons les certitudes.

Oyo. Igbomina. Ijebu. Egba. Ekiti. Shaki. Iseyin. Ilorin…

Mettre un nom sur une sculpture donne immédiatement l’impression de mieux la comprendre. Pourtant, lorsqu’on étudie réellement les Ibeji pendant des années et que l’on en compare des centaines, une réalité beaucoup plus inconfortable apparaît :

deux spécialistes expérimentés peuvent examiner exactement la même sculpture et proposer deux attributions différentes — sans que l’un des deux soit nécessairement incompétent.

Pourquoi ?

Parce que l’attribution stylistique d’un Ibeji n’est pas une science exacte.

Nous travaillons essentiellement par comparaison. Forme du visage, traitement des yeux et des oreilles, proportions du corps, position des mains, scarifications, coiffure, construction des pieds, volumes, patine et parfois certains détails techniques constituent autant d’indices.

Mais un indice n’est pas une preuve.

LES FRONTIÈRES STYLISTIQUES N’ÉTAIENT PAS DES FRONTIÈRES ADMINISTRATIVES

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à imaginer les styles Yoruba comme une carte composée de territoires parfaitement délimités.

La réalité était beaucoup plus complexe.

Les sculpteurs pouvaient voyager, travailler pour différentes communautés, apprendre auprès d’un maître situé ailleurs, transmettre leurs techniques à des élèves ou intégrer des influences provenant de régions voisines.

Les sculptures elles-mêmes pouvaient également circuler.

Il est donc parfaitement logique de rencontrer des œuvres présentant simultanément des caractéristiques que nous associons aujourd’hui à plusieurs centres stylistiques.

Le style voyageait avec les hommes.

UNE COIFFURE NE SUFFIT PAS

La coiffure constitue probablement l’un des pièges les plus fréquents.

Certains types sont fortement associés à des régions particulières, mais attribuer automatiquement un Ibeji uniquement grâce à sa coiffure peut conduire à des erreurs.

Il faut regarder l’ensemble de la sculpture.

Le visage est-il cohérent avec cette attribution ?
Les oreilles ?
Les mains ?
La construction du torse ?
Les jambes ?
Les pieds ?

Un seul élément peut suggérer une région tandis que cinq autres racontent une histoire différente.

LES CATÉGORIES SONT AUSSI DES CONSTRUCTIONS DE COLLECTIONNEURS

Il faut également accepter une réalité rarement évoquée : une partie de la géographie stylistique que nous utilisons aujourd’hui a été progressivement construite par les chercheurs, marchands et collectionneurs.

Ces classifications sont extrêmement utiles.

Mais elles restent des outils.

Lorsqu'un catalogue décrit une sculpture comme « Oyo », cela ne signifie pas nécessairement que nous connaissons le village précis dans lequel elle fut sculptée.

Parfois, cela signifie simplement :

« Cette sculpture appartient à une famille stylistique que nous associons actuellement à cette région. »

La nuance est considérable.

LES ATTRIBUTIONS PEUVENT ÉVOLUER

J’ai moi-même changé d’opinion sur certaines sculptures après avoir découvert de nouveaux exemples comparatifs.

Et c’est parfaitement normal.

Une attribution faite aujourd’hui peut être affinée demain lorsqu’une sculpture documentée apparaît, lorsqu’un ancien ensemble photographique est retrouvé ou lorsque plusieurs œuvres permettent enfin d’identifier la main d’un atelier.

Changer une attribution face à de nouvelles informations n’est pas un aveu d’échec.

C’est précisément ainsi que progresse la connaissance.

MÉFIEZ-VOUS DES CERTITUDES ABSOLUES

Lorsqu’on me présente un Ibeji, je préfère donc parfois dire :

« probablement Shaki »

« région d’Oyo, avec une influence Iseyin »

« famille stylistique Igbomina »

plutôt que d’affirmer une provenance géographique extrêmement précise que rien ne permet réellement de démontrer.

Cela peut sembler moins spectaculaire.

Mais c’est souvent beaucoup plus sérieux.

Car dans l’étude des Ere Ibeji, la véritable expertise ne consiste pas seulement à savoir attribuer une sculpture.

Elle consiste également à savoir jusqu’où les éléments disponibles permettent raisonnablement de l’attribuer.

Et parfois, reconnaître cette limite est justement ce qui distingue une attribution argumentée d’une simple étiquette.

La Passion des Ibeji

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