SAVEZ VOUS REGARDER UN IBEJI ?
Martin BRIL
PRENEZ VOTRE IBEJI ET FAISONS L’EXERCICE ENSEMBLE
Regarder un Ere Ibeji est une chose. Apprendre à le regarder méthodiquement en est une autre.
Pour cet exercice, oublions quelques minutes le prix, la provenance, l’ancien propriétaire et surtout l’attribution donnée par le vendeur.
Prenez simplement un Ibeji de votre collection, posez-le devant vous et observez-le.
Nous allons essayer de le lire ensemble.
1. COMMENCEZ PAR LA SILHOUETTE
Ne cherchez pas immédiatement les détails.
Reculez légèrement et regardez la sculpture dans son ensemble.
Quelle est votre première impression ?
La figure est-elle élancée ou trapue ? La tête paraît-elle importante par rapport au corps ? Les épaules sont-elles larges ? Les jambes courtes ou longues ? La sculpture donne-t-elle une impression de verticalité, de puissance, de rigidité ou au contraire de douceur ?
Cette première lecture est importante car les proportions constituent déjà un langage stylistique.
Avant même d’étudier le visage, vous disposez de premiers indices.
2. REGARDEZ LA TÊTE
Chez de nombreux Ibeji, la tête occupe une place visuelle considérable.
Observez sa forme.
Est-elle ronde, allongée, étroite, massive ?
Regardez ensuite la coiffure.
Sa hauteur, sa construction, ses incisions et son organisation peuvent constituer des indices intéressants.
Mais attention : une coiffure seule ne permet pas une attribution.
Des formes proches peuvent apparaître dans plusieurs régions ou ateliers.
Notez simplement ce que vous voyez.
3. ISOLEZ LE VISAGE
Maintenant, oubliez le reste de la sculpture.
Regardez uniquement le visage.
Commencez par les yeux.
Quelle est leur forme ? Sont-ils saillants, en amande, circulaires ? Les paupières sont-elles profondément sculptées ? Présentent-ils des insertions métalliques ?
Passez au nez.
Large ? Fin ? Court ? Projeté ?
Puis à la bouche.
Est-elle petite, large, ouverte, projetée vers l’avant ?
Observez enfin la construction générale du visage.
Ce n’est pas seulement chaque élément qui compte, mais la manière dont ils fonctionnent ensemble.
4. REGARDEZ LES OREILLES
Nous les oublions souvent.
Pourtant, elles peuvent être extrêmement instructives.
Regardez leur taille, leur position, leur orientation et leur dessin.
Sont-elles proches du crâne ou fortement détachées ? Simplifiées ou précisément construites ?
Sur certaines productions, la manière de sculpter les oreilles est suffisamment constante pour devenir un véritable indice d’atelier ou de tradition stylistique.
Photographiez-les de profil si nécessaire.
Vous serez parfois surpris de ce qu’elles révèlent.
5. OBSERVEZ LES SCARIFICATIONS
Regardez maintenant les marques faciales et corporelles.
Combien y en a-t-il ?
Où sont-elles placées ?
Sont-elles verticales, horizontales, obliques ?
Profondément incisées ou discrètes ?
Les scarifications peuvent fournir des indications importantes, mais là encore, prudence : elles ne doivent jamais être interprétées isolément.
Un indice n’est pas une conclusion.
6. DESCENDEZ VERS LE CORPS
Regardez les épaules, les bras, les mains, le torse et le ventre.
Comment les bras sont-ils détachés du corps ?
Les mains sont-elles détaillées ?
Les doigts sont-ils indiqués ?
Observez également la manière dont le sculpteur traite l’anatomie.
Il ne s’agit pas de rechercher le réalisme occidental.
Il faut comprendre la logique plastique propre à la sculpture.
Certaines mains sculptent des torses puissants et géométriques ; d’autres privilégient des volumes plus souples ou des silhouettes extrêmement étirées.
7. REGARDEZ LES PIEDS ET LE SOCLE
Continuez jusqu’en bas.
Comment les pieds rencontrent-ils le socle ?
Les orteils sont-ils sculptés individuellement ? Le pied déborde-t-il ? Le socle est-il circulaire, ovale, épais, mince, décoré ?
Puis retournez délicatement la sculpture.
Regardez dessous.
Traces d’outils, usure, fissures, anciennes étiquettes, numéros d’inventaire ou modifications peuvent parfois apporter des informations précieuses.
Ne vous arrêtez jamais au visage.
8. MAINTENANT, REGARDEZ LA PATINE
Seulement maintenant.
Où se trouve l’usure ?
Sur le visage ? Les épaules ? Les bras ? Les pieds ?
Certaines zones sont-elles brillantes tandis que d’autres restent mates ?
Voyez-vous des résidus de matières, des pigments ou des dépôts anciens ?
La répartition de la patine est souvent plus intéressante que son aspect général.
Une sculpture très brillante n’est pas automatiquement ancienne.
Une sculpture peu usée n’est pas nécessairement récente.
Posez-vous plutôt cette question :
ce que j’observe est-il cohérent avec la vie supposée de l’objet ?
9. REGARDEZ LES PARURES
Perles, bracelets, cauris, anneaux métalliques, cordelettes ou autres éléments ajoutés ne sont pas nécessairement de simples décorations.
Ils peuvent témoigner de la vie rituelle de la figure.
Examinez leur ancienneté relative, leur fixation et leur interaction avec la surface du bois.
Mais ne supposez jamais automatiquement qu’un élément présent aujourd’hui accompagne la sculpture depuis sa création.
Les parures peuvent avoir été ajoutées, remplacées ou modifiées au cours de la vie de l’objet.
10. CHERCHEZ MAINTENANT TROIS CARACTÉRISTIQUES FORTES
À ce stade, choisissez les trois éléments qui vous semblent les plus caractéristiques.
Par exemple :
une coiffure très particulière ;
des oreilles inhabituellement grandes ;
un socle décoré d’un motif spécifique.
Ou :
des yeux métalliques ;
un visage fortement projeté ;
des bras extrêmement longs.
Ces trois caractéristiques constituent votre point de départ pour la comparaison.
11. MAIS CHERCHEZ AUSSI CE QUI NE CORRESPOND PAS
C’est probablement l’étape la plus importante.
Si vous pensez reconnaître une origine, ne cherchez pas uniquement ce qui confirme votre intuition.
Cherchez volontairement ce qui pourrait la contredire.
Vous pensez à Oyo ?
Demandez-vous ce qui, dans cette sculpture, ne ressemble pas aux figures Oyo que vous connaissez.
Vous pensez à Igbomina ?
Faites exactement le même exercice.
Une bonne attribution doit supporter la contradiction.
12. SEULEMENT MAINTENANT, CHERCHEZ DES COMPARAISONS
Prenez vos livres.
Consultez les catalogues.
Regardez les collections muséales et les archives photographiques.
Mais ne cherchez pas simplement une sculpture qui « ressemble ».
Comparez élément par élément :
coiffure, front, yeux, oreilles, bouche, scarifications, épaules, mains, pieds, socle et proportions.
Plusieurs concordances indépendantes sont beaucoup plus significatives qu’une ressemblance générale.
13. ET MAINTENANT, DONNEZ VOTRE AVIS
Après cet exercice, essayez de décrire votre sculpture en quelques lignes.
Pas besoin d’être catégorique.
Vous pouvez écrire :
« Probablement région de… »
« Stylistiquement proche de… »
« Plusieurs caractéristiques évoquent… »
Ou simplement :
« Je ne sais pas encore. »
Cette dernière réponse est parfaitement valable.
Elle signifie simplement que vous avez besoin de davantage de comparaisons.
LE PLUS IMPORTANT : APPRENDRE À VOIR
Cet exercice peut être répété avec chaque Ibeji de votre collection.
Et plus vous le ferez, plus votre regard évoluera.
Vous commencerez à remarquer des détails auxquels vous n’accordiez auparavant aucune importance.
Puis des similitudes apparaîtront entre certaines sculptures.
Des différences deviendront évidentes.
Des familles stylistiques commenceront à se dessiner.
C’est ainsi que l’œil se forme.
Pas en mémorisant des centaines d’attributions, mais en apprenant quoi regarder, comment comparer et quand douter.
Alors prenez un Ibeji.
Posez-le devant vous.
Oubliez son étiquette pendant quelques minutes.
Et recommencez depuis le début :
regardez d’abord l’objet.