OYO OU IGBOMINA ? APPRENONS A LES DIFFERENCIER

Martin BRIL

APPRENONS À DIFFÉRENCIER OYO ET IGBOMINA

Parmi les grandes traditions stylistiques des Ere Ibeji, Oyo et Igbomina sont probablement deux des appellations que l’on rencontre le plus souvent. Elles sont aussi régulièrement confondues.

La difficulté est réelle : les frontières stylistiques ne correspondent pas à des catégories parfaitement étanches. Les sculpteurs circulaient, les formes se transmettaient, les ateliers développaient leurs propres variantes et certaines caractéristiques se retrouvent dans plusieurs zones.

Il n’existe donc pas un « Ibeji Oyo » et un « Ibeji Igbomina » uniques.

Pourtant, lorsqu’on observe suffisamment de sculptures, deux sensibilités plastiques différentes commencent à apparaître.

Voici quelques clés pour apprendre à les distinguer.

COMMENÇONS PAR LA GÉOGRAPHIE

Oyo désigne un vaste territoire historique et culturel dominé par l’ancien royaume puis l’empire d’Oyo. La production que nous regroupons aujourd’hui sous cette appellation couvre donc plusieurs centres et ateliers.

La région Igbomina, plus orientale, se situe principalement dans l’actuel État de Kwara et dans le nord de l’État d’Osun, avec des centres importants tels qu’Ila-Orangun, Ajase-Ipo, Omu-Aran ou Isanlu-Isin.

Cette proximité et les relations historiques entre populations expliquent déjà pourquoi certains vocabulaires plastiques peuvent se rencontrer.

Nous sommes face à des traditions voisines, pas à deux mondes isolés.

1. REGARDEZ D’ABORD LA SILHOUETTE

Avant d’examiner les scarifications ou la coiffure, regardez l’Ibeji dans son ensemble.

Dans de nombreuses productions attribuées à Oyo, on rencontre une construction relativement équilibrée, avec une présence corporelle affirmée et une organisation des volumes souvent assez lisible.

Certaines productions Igbomina peuvent donner une impression différente : corps plus élancé, construction parfois plus tendue et accentuation plus forte de certains volumes.

Mais attention : ce critère n’est jamais suffisant.

Les deux régions ont produit une diversité considérable de formes.

2. LE VISAGE EST ESSENTIEL

C’est souvent ici que le regard commence réellement à progresser.

Sur de nombreux Ibeji Oyo, le visage peut présenter une organisation relativement ample : front dégagé, yeux clairement structurés, nez affirmé et bouche souvent bien individualisée.

Dans certaines traditions Igbomina, le visage peut paraître plus tendu, plus géométrisé ou davantage projeté, avec une relation particulière entre les yeux, le nez et la bouche.

Mais plutôt que de mémoriser une formule, observez la construction.

Demandez-vous :

Comment le sculpteur passe-t-il du front au nez ?
Comment les yeux s’insèrent-ils dans le visage ?
Quelle est la projection de la bouche ?
Quelle relation existe entre la mâchoire et les oreilles ?

C’est cette combinaison qui devient informative.

3. LES YEUX : UN INDICE, JAMAIS UNE PREUVE

Les yeux sont particulièrement intéressants.

Leur forme, leur relief, la manière dont les paupières sont dessinées et leur position dans le visage peuvent contribuer à distinguer certains ateliers.

On rencontre également des Ibeji aux yeux autrefois complétés par des éléments métalliques ou d’autres matières.

Mais là encore :

« yeux de tel type = Igbomina » serait une méthode beaucoup trop simpliste.

Il faut toujours replacer les yeux dans l’ensemble du visage.

4. OBSERVEZ LES OREILLES

C’est un détail que j’aime particulièrement examiner.

Sur certaines séries, les oreilles deviennent presque une signature.

Regardez leur taille.

Sont-elles décollées ?

Verticales ?

Très géométriques ?

Le pavillon est-il indiqué ?

Comment rejoignent-elles la mâchoire et la coiffure ?

Entre certains groupes Oyo et Igbomina, la construction des oreilles peut devenir un excellent critère comparatif, surtout lorsqu’elle est associée à d’autres caractéristiques concordantes.

5. LES SCARIFICATIONS PEUVENT AIDER… MAIS AUSSI TROMPER

Les marques faciales constituent évidemment un élément important de lecture.

Chez les Yoruba, elles peuvent renvoyer à des identités familiales, locales ou sociales. Certaines configurations sont davantage associées à certaines zones.

Elles peuvent donc orienter une attribution.

Mais elles ne doivent jamais devenir un raccourci.

Un motif peut circuler au-delà d’une région et plusieurs systèmes peuvent coexister.

La bonne question n’est donc pas :

« Quelles scarifications possède cet Ibeji ? »

mais :

« Ces scarifications sont-elles cohérentes avec tous les autres indices stylistiques ? »

6. LA COIFFURE ATTIRE L’ŒIL… PARFOIS TROP

Face à un Ibeji, nous regardons souvent immédiatement la coiffure.

C’est compréhensible : elle peut représenter une part considérable du volume total.

Sa forme, sa hauteur, ses crêtes, ses incisions et son organisation peuvent fournir des indices précieux.

Certaines constructions apparaissent fréquemment dans des groupes déterminés.

Pourtant, la coiffure est probablement l’un des éléments qui provoquent le plus de fausses attributions lorsqu’elle est utilisée seule.

Une forme spectaculaire peut avoir été adoptée par plusieurs ateliers.

Regardez-la, notez-la, comparez-la.

Mais ne concluez pas encore.

7. DESCENDEZ VERS LE CORPS

Les épaules, les bras, les mains et le torse sont parfois plus révélateurs que le visage.

Comment les épaules sont-elles construites ?

Les bras suivent-ils étroitement le corps ?

Les coudes sont-ils marqués ?

Les mains sont-elles grandes ou petites ?

Les doigts sont-ils individualisés ?

Le torse est-il cylindrique, puissant, étroit ?

Certains ateliers développent une manière extrêmement constante de construire le corps.

C’est pourquoi deux Ibeji présentant des visages légèrement différents peuvent néanmoins révéler une même tradition par leur architecture corporelle.

8. N’OUBLIEZ JAMAIS LES PIEDS ET LE SOCLE

Regardez maintenant le bas de la sculpture.

Forme des pieds.

Traitement des orteils.

Positionnement sur la base.

Épaisseur du socle.

Profil.

Décor éventuel.

La base appartient pleinement à la conception de la sculpture.

Dans certaines productions Oyo ou Igbomina, sa construction peut constituer un indice particulièrement utile lorsqu’on la rapproche d’exemplaires documentés.

L’attribution continue jusqu’au dernier centimètre de bois.

OYO OU IGBOMINA ? NE CHERCHEZ PAS LE « DÉTAIL MAGIQUE »

C’est probablement le point essentiel.

Il n’existe pas un détail qui permettrait systématiquement de décider :

Oyo = ceci.
Igbomina = cela.

Une attribution sérieuse repose sur un faisceau d’indices concordants :

silhouette, proportions, coiffure, construction du visage, yeux, oreilles, scarifications, bouche, bras, mains, pieds et socle.

Plus ces éléments convergent, plus l’hypothèse devient solide.

COMPAREZ DES GROUPES, PAS DEUX SCULPTURES

Si vous souhaitez réellement former votre regard, évitez une erreur fréquente.

Ne prenez pas un Ibeji identifié comme Oyo et un autre identifié comme Igbomina pour essayer d’en tirer une règle générale.

Comparez plutôt des dizaines d’exemplaires documentés.

Vous découvrirez progressivement les constantes, mais également les exceptions.

Et surtout, vous commencerez à reconnaître certains sous-groupes et ateliers.

À ce stade, la question devient beaucoup plus intéressante que simplement « Oyo ou Igbomina ? ».

Elle devient :

« À quelle tradition sculpturale précise cet objet semble-t-il appartenir ? »

FAISONS L’EXERCICE

Prenez un Ibeji dont l’attribution hésite entre Oyo et Igbomina.

Cachez l’étiquette.

Commencez par la silhouette.

Puis examinez successivement :

la coiffure → le visage → les yeux → les oreilles → les scarifications → les bras et les mains → les pieds → le socle.

Pour chaque élément, notez simplement :

Oyo ?
Igbomina ?
Compatible avec les deux ?
Indéterminé ?

À la fin seulement, regardez l’ensemble de vos observations.

Vous constaterez souvent quelque chose d’intéressant : ce n’est pas le détail le plus spectaculaire qui donne la réponse, mais la cohérence de plusieurs détails discrets.

C’est précisément ainsi que le regard du collectionneur progresse.

On ne cherche plus une caractéristique permettant de coller une étiquette sur l’objet.

On apprend à reconnaître un langage sculptural.

Et c’est là toute la différence entre regarder un Ibeji et commencer véritablement à le lire.

La Passion des Ibeji

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